L’association « L’Exception, groupe de réflexion sur le cinéma », parrainée par Le Monde et Sciences-Po Paris, est née de l’idée que le cinéma permet de réfléchir à l’état de nos représentations du monde et à l’état de l’action publique dans le domaine culturel, à une époque marquée par la crise de la notion d’intérêt collectif, la globalisation des marchés et la révolution technique du numérique. Loin des agendas politiques et corporatifs, artistes, philosophes, enseignants, professionnels et critiques ont durant un semestre exploré les pistes nouvelles qu’ouvrent les mutations du cinéma. Dans le même temps, ils ont commencé de réunir des données factuelles et des éléments de réflexion théorique permettant de nourrir et de cadrer cette aventure intellectuelle : une partie de ces données et de ces éléments figurent en annexe du Banquet imaginaire, dialogue à multiples voix composé à partir des différentes séances de travail de L’Exception, et des échanges qu’elles ont suscités. Enjeu des nouvelles technologies, questionnement de l’enseignement, remise en perspective du droit d’auteur, relation avec les nouveaux modes d’expression visuels, rapport avec Hollywood comme avec l’Europe ou statut de l’image dans la société contemporaine font partie des thèmes librement abordés. Prenant du recul vis à vis des discussions techniques et des controverses esthétiques au jour le jour, il s’agit d’entrouvrir de nouveaux espaces de pensée : au cours de cette exploration joyeuse de questions graves, des enjeux d’une ampleur inattendue surgissent parfois au détour des échanges.
Lire l’article d’Alain Cavalier, publié dans Le Monde des livres, intitulé "Conversation autour d’un écran noir".
Avant-propos
Pourquoi avoir intitulé la conversation qui suit Le Banquet imaginaire ? Parce qu’imaginaire, ce débat - comme chez Guitry - l’aura été trois fois.
D’abord parce qu’il ne s’est jamais produit, non seulement comme banquet, mais même comme réunion où ces échanges auraient eu lieu. La conversation qui va suivre est à tous les sens du terme un montage. Elle a été mise en forme à partir de six réunions auxquelles participaient une douzaine de personnes, et d’un séminaire réunissant une cinquantaine d’invités. Les six réunions ont constitué la première cession de travail, de décembre à mai 2002, du Groupe de réflexion sur le cinéma, réuni par l’association L’Exception. Créateurs, enseignants, théoriciens, praticiens, tous extérieurs aux organes corporatifs et aux « corps constitués » des professionnels, tous présents à titre personnel et non comme représentant d’institutions, ils ont eu envie de débattre de l’état contemporain du cinéma. Pour chacun, le cinéma appelait cette réflexion hors des nombreux sentiers balisés déjà existants, à la fois comme enjeu artistique et civique majeur et comme opérateur d’une réflexion beaucoup plus large sur l’évolution des représentations, et sur les possibilités de l’action publique dans l’ensemble des domaines culturels.
La première force de L’Exception est sa liberté. Sans « agenda » politique ou corporatif, le Groupe de réflexion s’est engagé dans une conversation ouverte, réceptive aux mutations de tous ordres qui ont bouleversé la nature du cinéma et son environnement, travaillée par la diversité des origines intellectuelles, des systèmes de référence et même des vocabulaires de ses membres. Ces travaux ont ensuite été « mis sur la table » en compagnie d’invités français et européens représentant un cercle beaucoup plus large de personnalités concernées par ces questions, au cours du séminaire de travail réuni le 26 juin à Sciences Po. Les six réunions du Groupe de travail et les débats du 26 juin constituent la « matière première » du Banquet imaginaire : réorganisées, parfois partiellement reformulées, en tous cas considérablement élaguées, les interventions de chacun composent - bien entendu avec l’accord de tous - ce « dialogue fictif » dont les composants sont authentiques, et qui ambitionne d’entraîner à son tour le lecteur dans une réflexion ouverte.
Ce livre, qui doit être le premier d’une collection à l’enseigne de L’Exception, est la raison d’être même de l’association L’Exception. Celle-ci n’est en effet ni un lobby, ni un comité politique. Tout ce qu’elle fait, tout ce qui s’y dit, a pour seule destination l’espace public, où chacun - lobbies et politiques le cas échéant, mais aussi intervenants culturels et citoyens concernés au sens le plus large - pourra, espère-t-on, s’en saisir et s’en servir. Parallèlement à la mise en place d’un site Internet visant le même objectif, la publication est donc au cœur du projet. Mais il faut, pour entrer dans cet ouvrage un peu particulier, demander humblement au lecteur d’accepter cette présentation inhabituelle, où le grand nombre d’intervenants, et parfois l’incongruité des enchaînements, peuvent dérouter. Fidèle à la circulation d’une parole prompte à bifurquer vers des chemins de traverse, ce mode de présentation fort peu académique a paru le plus approprié pour accompagner ce que cette réflexion prétend avoir de vivant et d’inventif.
Puisque, et c’est la deuxième raison de la présence du mot « imaginaire », il s’agit de faire preuve d’imagination. Comme il est normal, la pensée du présent se fait avec les outils intellectuels du passé. En particulier, qu’il s’agisse de la doctrine de l’action publique, notamment dans le secteur culturel, des grandes théories esthétiques ou des pratiques sociologiques de masse, les référents toujours en service datent d’une époque qui n’est tout simplement plus la nôtre. Le changement de siècle a été un changement d’ère, dont les diverses dénominations (âge de la mondialisation, ère des nouvelles technologies, société de l’information...) ne prennent qu’imparfaitement la mesure. Postulant que le cinéma offre un point de vue pertinent pour observer et réfléchir l’ensemble de ces mutations, les membres de L’Exception ont essayé, avec leurs bagages conceptuels particuliers, et différents, d’avancer dans l’exploration de ces « nouveaux territoires », qui sont déjà le monde contemporain, mais encore très majoritairement vu à travers des lunettes du passé. Nul ici ne prétend, ni n’espère la découverte de quelconque panacée, œuf de Colomb ou formule magique. Si ces paroles partagées contribuent à fournir à d’autres intervenants, plus directement engagés dans l’action, la possibilité de mieux concevoir la « toile de fond » de leur travaux, les raisons d’être de L’Exception s’en trouveront entièrement satisfaites.
Pour cela, il est à la fois nécessaire et inévitable - c’est le troisième motif de présence du terme « imaginaire » - que l’essentiel des réflexions croisent la complexe question de l’image, y compris pour tenter d’évaluer les innombrables mésusages qu’il est fait de ce mot. Héritière d’une longue histoire - politique, philosophie et artistique - l’image occupe dans le monde contemporain un statut nouveau et crucial, qui engage des enjeux de démocratie majeurs. Explicitement ou non, ils sont constamment présents dans les débats qui suivent.
(...)
Je m’aperçois, au moment de conclure, que si j’ai tenté de justifier le mot « imaginaire », je n’ai rien dit de « banquet ». La référence à Platon est si écrasante que j’espère qu’elle sera prise avec toute la distance amusée qui convient, quand bien même l’ambition en resterait affichée. Mais le mot renvoie aussi à une tradition, dont on se revendiquera volontiers, celle du Banquet républicain. Quant à son sens gastronomique, je peux juste dire que ces quelques mois qui virent les débuts de L’Exception furent, pour moi et grâce à ses convives, un festin de l’esprit, dont on espère ici partager les saveurs.
Jean-Michel Frodon
Table des matières
Avant-propos
Le Banquet imaginaire
Générique
Industries culturelles
La guerre mondiale de la culture
La référence Nouvelle Vague
Cinéma, Nation, Europe
Qu’est-ce que Hollywood ?
Un inconscient à Hollywood
De nouveaux récits, sans auteur ?
Enseigner le cinéma
Les films obligatoires et les autres
Apprendre les images ?
Numérique et patrimoine
Le cinéma à l’école : la question des passeurs
Les limites de la révolution technologique
Cinéma et jeux vidéo
Interactif ou interpassif
L’industrie des programmes : toujours plus
Le design image-son
La pensée directement à l’oeuvre
Le numérique libérateur
Le DVD comme point d’interrogation
Connaissance, intégrité et amour des films
Le DVD vous en donne moins
Vive la révolution digitale ?
La synthèse et l’analyse
Les auteurs face au DVD
Le film, oeuvre ou concept ?
Le DVD change le spectateur
La fonction de la salle
Inquiétude sur la diversité
Le rêve du serveur universel
Vers un révision du droit d’auteur ?
Un droit de citation des images
Le verrouillage des images du monde
Le mouvement du Copyleft
Singularité de l’art
Nul n’est cause de son image
ANNEXE 1
La Nouvelle Vague, un événement moderne
par Jean-Michel Frodon
La Nouvelle Vague : quelle influence aujourd’hui ?
par Ludivine Bantigny
Le cinéma à l’épreuve des jeux vidéo
par Jean-Marc Vernier
ANNEXE 2
Pratiques et économie du DVD
L’objet DVD
Le consommateur de DVD
La diffusion du DVD
Le DVD et les pratiques de création
Conclusion
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ISBN : 207076835X