En 1997, les Editions Montparnasse sortaient en DVD Microcosmos et Les Enfants de Lumière, les deux premiers films édités en Europe dans la technologie numérique Digital Versatile Disc. Depuis, 6 000 titres ont été mis sur le marché en France. Cinq ans après, le nombre de lecteurs de DVD est 2,5 fois supérieur à ce qu’il était pour les lecteurs de CD au bout de la même période. Fin 2002, près de 25 % des foyers seront équipés, séduits par les qualités extraordinaires d’image et de son du nouveau support (le taux d’équipement suit avec un an de retard la tendance américaine). En outre, grâce à sa grande capacité de stockage et à une segmentation en pistes, l’utilisateur navigue entre les éléments complémentaires proposés. Entre le DVD et la VHS, 2002 est l’année de l’inversion en France : 40 millions d’exemplaires vendus pour les premiers, contre 28 millions pour les seconds.
Selon Yves Caillaud, PDG de Warner Home Video et président du Syndicat de l’Edition Vidéo (SEV), le succès du DVD résulte essentiellement d’une politique commerciale élaborée conjointement par les concepteurs de hardware et de software, de l’adoption d’une norme technique unique, d’une offre de titres immédiatement diversifiée, d’une politique de prix agressive. D’abord réservé à une poignée de technophiles équipés en home-cinéma, le DVD est déjà un produit populaire. Les premiers prix des lecteurs avoisinent aujourd’hui 100 euros. Pour les disques, la fourchette est comprise entre 20 et 30 euros.
Effet d’entraînement
85 % des titres édités en DVD sont des films du cinéma. Dans leur majorité, les acheteurs vont fréquemment au cinéma (10 fois par an en moyenne, contre 5 pour la moyenne des Français). De fait, la salle et le DVD semblent plus complémentaires que concurrents et Yves Caillaud souligne l’effet positif des bonus sur "l’intelligence du cinéma", susceptible selon lui d’avoir un effet d’entraînement sur sa consommation globale. Les comportements qu’induit ce nouveau mode de consommation des images suggèrent toutefois qu’insensiblement le rapport au cinéma se modifie.
D’abord, les critères d’appréciation des films subissent un léger glissement. Une étude du SEV montre que les raisons qui poussent les consommateurs à acheter un DVD sont la qualité du son (52 %), puis celle de l’image (29 %). Jean-Yves Mirzki, délégué général du SEV, précise : "Traditionnellement, la vidéo est le domaine du film d’action, du spectaculaire. Avec ses nouvelles qualités d’image et de son, le DVD accentue encore cette tendance."
Ce type de considérations influe sur les choix des éditeurs. Chez Film Office, Franck Ribière explique que, si sa politique reste axée sur les films d’auteur et de genre, "les données techniques, le potentiel iconographique et musical ont pris une importance nouvelle. Les DVD de Dancer in the Dark et de Huit Femmes ne réaliseront jamais les performances de Spider-Man ou Harry Potter, mais ce sont de vrais succès". Sur la question de la faible représentation du patrimoine français dans l’édition DVD, il suggère : "L’image et le son ne sont clairement pas les éléments les plus importants dans le film d’auteur français." De fait, chez Gaumont, le titre qui s’est le mieux vendu est Le Cinquième Elément. "Comme Matrix, explique Franck Chorot, directeur général adjoint de la société, ce film entre dans la catégorie de ce qui fait l’avènement du marché."
Renaud Delourme, le patron des Editions Montparnasse, met en garde contre les dérives possibles de la surenchère technique. "Pour le patrimoine, la question de la réédition se pose de façon nouvelle lorsqu’il s’avère impossible de restaurer parfaitement les copies. Pour Le Mouchard, de John Ford (1929), il n’y avait pas de négatif exploitable, mais nous avons néanmoins souhaité sortir le DVD à partir d’un master vidéo." Adrienne Fréjacques, responsable des éditions et de la distribution internationale chez Arte France, pointe un autre problème : "Jusqu’où faut-il nettoyer une copie ?"
Le coût de la numérisation
Enfin, pour des raisons liées à la structure des coûts et malgré la politique d’aides du CNC, certains films qui trouvaient leur économie en VHS, des petits documentaires par exemple, n’ont pas le potentiel suffisant pour le DVD. La numérisation, l’authoring (conception de l’architecture interactive du disque), le pressage, opérations propres au DVD, portent le coût de production d’un master simple à plus de 10 000 euros (contre environ 250 euros pour la VHS). S’ajoutent à cela les coûts liés à la production de bonus, à la restauration des copies, souvent très importants. Sans compter l’inflation des droits vidéo provoquée par le DVD.
Selon le producteur Jean-François Le Petit, "le financement de la vidéo intervient plus en amont dans la production, ne serait-ce que pour les making-off". Pour l’instant, le DVD ne change pas la façon de faire les films. A terme, l’intégration des scènes coupées, du multi-angle, risque toutefois d’influencer les réalisateurs et les producteurs. Dans Pratiques et économie du DVD [1], ouvrage collectif à paraître chez Gallimard dans la collection L’Exception, sous la direction de Jean-Marc Vernier, le DVD est qualifié de "support de libération du film". Après le travail d’étalonnage numérique monumental fait pour adapter la copie du Pacte des Loups aux conditions de visionnage du home cinéma, Christophe Gans "pensera à l’édition DVD avant de mettre un pied sur le plateau" de son prochain film.
Si la consommation de VHS se répartit aujourd’hui équitablement entre la location et la vente, le DVD est principalement un objet d’achat. Pour trois DVD loués par an en moyenne, le consommateur français en achète dix. Pratique et Economie du DVD souligne l’importance des comportements de collectionneur. Les deux premières raisons invoquées pour l’achat de DVD sont en effet de "revoir un film" (40 %) et de "conserver un film précis" (33 %), parfois déjà détenu en VHS (15 %) (source SEV).
Pour Renaud Delourme, "l’édition de DVD devrait tendre vers le modèle de l’édition de livres : les collection "poche" d’un côté, et les Pléiade de l’autre". Les bonus ne sont à l’origine de l’impulsion d’achat que dans une très faible proportion. Yves Caillaud envisage de sortir ses films en DVD sous plusieurs versions : basique, en grandes quantités, et collector, pour les aficionados. Pour Adrienne Fréjac, "on peut parler aujourd’hui de la DVDthèque de l’honnête homme. Nous n’aurions jamais sorti de coffret Rivette en VHS : le DVD incite réellement à développer une approche patrimoniale, une réflexion approfondie sur les films et leurs auteurs".
Pour reprendre la distinction entre cinéphilie de salon et cinéphilie de Chaillot opérée dans l’ouvrage dirigé par Jean-Marc Vernier, le désir fétichiste lié au cinéma semble se déplacer. Jadis lié à la vision fugace et immatérielle d’un film en salle, il s’attache avec le DVD à la possession d’un objet. La conception même du cinéma comme art du présent par excellence pourrait s’en trouver détrônée.