"Que les citoyens des États-Unis ne supportent pas
de voir leur mort en face est une chose, mais qu’ils
remodèlent l’image devient très troublant. Ils sont
dans la propagande purifiée. On finit par ne plus
devoir rien montrer. Alors règne, en maître incontesté,
le commentaire de l’événement transformé en
stéréotype visuel universel".
Jean-Luc Godard in Libération du 6 avril 2002.
"Vous ne voyez rien dans ce que vous regardez. Ou,
plutôt, dans ce que vous voyez, vous ne voyez pas ce
que vous regardez, ce pour quoi, dans l’attente de
quoi vous regardez : l’invisible venu dans la vision".
Daniel Arasse, On n’y voit rien, Denoël, 2000, p. 46.
Si on a beaucoup discuté, interprété, analysé les
événements du 11 septembre 2001, les analystes
ont finalement assez peu interrogé l’image
télévisuelle proprement dite : son statut, sa forme,
son rapport implicite au téléspectateur…
Qu’a-t-on vu, qu’il y a-t-il à voir en tant que
spectacle télévisuel ? Car il s’agit bien, aussi,
d’un spectacle télévisuel. Ainsi, Jean-Louis
Comolli souligne que "ce qui fait symptôme dans
le traitement spectaculaire de cette terreur-là,
c’est qu’il s’agissait de production d’images sans
le son" [1]. Il indique bien, par cette absence de
son, le statut proprement télévisuel de ces images.
Il les compare - et cela renforce ce statut
télévisuel - à la vue "des immeubles s’effondrant
sans un bruit, à Berlin comme au Val Fourré".
Que nous soyons dans la mise en scène
télévisuelle, cela se confirme par l’idée, émise
par certains analystes, que les terroristes avaient
programmé l’heure des attentats pour l’ouverture
des journaux télévisés américains du matin.
Cette mise en forme télévisuelle des images du
11 septembre s’est d’ailleurs focalisée sur ce qui
fait le plus "image" du point de vue du média
TV : l’attaque du World Trade Center. Une autre
image, celle de l’attaque du Pentagone, passa vite
au second plan et fut même "oubliée" des
rétrospectives ultérieures. Oubli révélateur de
cette nécessité médiatique d’une mise en scène,
mais également d’une censure médiatique
(inconsciente ?) qui fera retour ces derniers mois
- magistrale illustration d’un retour freudien du
refoulé - sous la forme d’une thèse provocatrice,
énoncée notamment par Thierry Meyssan [2],
proclamant la non-existence d’un avion s’écrasant
sur le Pentagone, parlant d’imposture et
développant une théorie du complot. D’une image
refoulée on en tire la rumeur d’une image
manipulée pour la faire exister ! "(…) la rumeur,
dont on sait qu’elle est originairement une sorte
de rançon sauvage de l’information
spectaculaire " [3].
Comment analyser toutes ces images ? De rares
commentateurs en ont parlé du point de vue du
cinéma. Cela peut être un excellent point de
départ, comme l’avait montré en son temps Serge
Daney dans ses chroniques télévisuelles. On ne
peut toutefois en rester là. Il faut aussi décrypter
cet événement dans le registre télévisuel des
images.
Images hollywoodiennes ?
Parmi les nombreuses réactions répétées à de
nombreuses reprises, on a entendu dire : "c’était
comme une production hollywoodienne, cela
ressemblait à un film d’action américain, etc.".
Cette "vision" a été notamment développée par
les Cahiers du cinéma pour qui cette image "(…)
offre en effet toutes les caractéristiques visuelles
du film d’action US selon le b.a.ba logistique
des effets spéciaux (…)" [4]. Tout en soulignant
que "cette familiarité trompeuse empêche de
voir", néanmoins, Charles Tesson ne remet pas
en cause l’idée même de familiarité et ne
s’interroge pas sur le fondement de son propre
écran, de son aveuglement. Jean-Michel Frodon,
dans son article du Monde du 13 octobre 2001,
montre à juste titre que ces images sont le
"contraire d’un spectacle hollywoodien" en
soulignant "leur très haute teneur en invisible" [5].
Cette position est tout à fait erronée, notamment
parce qu’elle fait l’impasse sur la dimension
proprement télévisuelle de l’événement (tant dans
les conditions de son enregistrement que de sa
diffusion en direct). Il ne s’agit pas de la
réalisation hollywoodienne d’un déjà-vu
cinématographique, elle ne présente absolument
pas les caractéristiques de ces films catastrophes
qui multiplient à l’envi les effets de montage,
montrent les victimes horrifiées et impuissantes,
exposent les corps ensanglantées, donnent corps
aux acteurs du drame, ponctuent d’effets sonores
surpuissants les explosions, etc.
Néanmoins, dans le "c’était comme un film" se
loge une part de vérité. C’est l’indice que notre
regard d’"occidentaux médiatisés" est déjà
façonné par des codes de représentation
appartenant, pour une part importante, à notre
mémoire cinématographique en grande partie
américaine et hollywoodienne.
Un autre code, moins évident, a également opéré
dans ces images : celui du jeu vidéo. On n’a peu
évoqué cette dimension. Quelques commentaires
ont évoqué les jeux vidéo de simulation de vol,
mais plutôt pour la dimension apprentissage du
pilotage d’un avion. Au passage, on a montré
quelques images montrant la possibilité de
simuler le survol des tours de Manhattan. Mais
l’analyse n’a guère été plus loin. Je voudrais
souligner, a contrario, l’importance de la
dimension jeu vidéo de ces images du 11
septembre. Il ne faut pas oublier qu’une
composante essentielle de notre rapport
contemporain à l’image visuelle est constituée
de cet apprentissage opéré par le jeu vidéo, en
particulier pour les jeunes générations mais
également au-delà car nous sommes tous exposés
à cette dimension "vidéoludique" des images au
travers de la télévision, de la publicité et du
cinéma.
Nous ne sommes plus "innocents" devant les
images du monde, un filtre de références
s’interpose. C’est pourquoi il faut regarder de plus
près le statut de ces images télévisuelles du 11
septembre.
"Nous sommes tous des Américains" ?
Oui, mais pas dans le sens développé par Jean-
Marie Colombani dans Le Monde. Nous le
sommes dans la mesure où nous faisons tous
partie du monde des médias. La mondialisation
médiatique est représentée par l’Amérique
(Universal-isation hollywoodienne du cinéma,
CNN-isation de l’information, etc.), c’est le mode
de fabrication américain des médias qui s’impose
mondialement. Nous sommes tous des éléments
du processus mondial de fabrication des images.
Il n’y a plus d’en-dehors de la télévision et des
images vidéo. Par exemple, le débat autour de
Loft Story ne veut pas dire autre chose. Comme
le souligne justement Olivier Razac, "le
spectateur anonyme voit l’acteur anonyme jouer
son rôle en même temps qu’il se sent vu dans
son propre rôle comme s’il était sur scène. D’un
autre côté, il se voit dans la même situation que
l’acteur anonyme tandis qu’il s’imagine vu par
un public dont il fait partie. La télé-réalité
produit un "voir et être vu" à distance (…)" [6].
Ces émissions sont le symptôme qu’il n’existe
plus de moment (y compris dans la sphère privée)
qui échappe à une capture visuelle, une caméra
est toujours déjà là pour enregistrer ou diffuser
en direct. Nous sommes tous à la fois
potentiellement captés et capteurs (une émission
comme Vidéo Gag, la présence croissante de
caméras dans les lieux publics ou le développement
des webcams en attestent). Nous sommes
dans le rapport social du spectacle analysé par
Guy Debord : "le spectacle constitue le modèle
présent de la vie socialement dominante" [7] C’està-
dire qu’il n’y plus d’un côté le réel et de l’autre
sa représentation, tout est immédiatement image.
D’où l’importance pour les terroristes de
s’attaquer spectaculairement à une image-miroir,
déjà en représentation - celle des Twin Towers -
symbole du capitalisme mondial - et pas
seulement américain.
Une absence de corps souffrants : des images
sous influence idéologique militaire ?
Où sont passées les images des victimes ? Voilà
un mystère télévisuel de cet attentat du World
Trader Center. Pourquoi cette dérogation aux
usages spectaculaires en vigueur dans les
médias [8].
qui n’hésitent pas à montrer les victimes
- et très souvent d’une manière indécente et
voyeuriste. Cela est d’autant plus étonnant que,
quelques semaines plus tard lors de l’accident
de l’usine AZF de Toulouse, la télévision
française nous montrera largement des victimes
ensanglantées. À Manhattan, il s’agit au contraire
d’images de terreur non incarnée. On ne peut
s’empêcher de faire le rapprochement avec
l’impératif de l’armée américaine du "zéro mort"
par exemple lors de la Guerre du Golfe (ou plutôt
"zéro mort américain" !). On peut gloser sur la
"pudeur" des médias américains - une sorte de
respect des victimes dans cette catastrophe
nationale -, mais cette image "aseptisée",
"nettoyée", "purifiée" (comme le dit Jean-Luc
Godard) montre que les médias américains se
placent idéologiquement dans une logique de
guerre et se placent en conséquence sous
l’ombrelle de la propagande militaire et de sa
stratégie audiovisuelle. Rappelons que cette
stratégie imagière de l’armée américaine vient
directement du traumatisme de la Guerre du
Vietnam et de l’analyse par l’armée que leur échec
médiatique aux États-Unis est largement la
conséquence des nombreux reportages de la
télévision montrant les corps de soldats tués ou
blessés. On ne peut en conclure que l’armée a
contrôlé directement les images diffusées par la
télévision, mais que la vision médiatique
militaire a triomphé dans l’esprit des diffuseurs
télévisuels. Quoiqu’il en soit, ces images
télévisuelles sans corps portent une signature
américaine. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que
les images américaines sont "le produit d’une
société qui cherche à faire du présent un musée
pour le futur" [9].
Cette stratégie télévisuelle a pour
objectif capital pour les Américains de les souder
comme une unité face à l’étranger menaçant.
Autre conséquence de ces corps manquants, ces
images acquièrent un statut exceptionnel dans
le champ des images télévisuelles. Comme le
souligne Jean-Louis Comolli, "si le son manque,
manque le monde. Et manquent aussi les corps,
ces cadavres enfouis autant dans la poussière
des tours que dans le silence des images" [10].
La puissance du direct télévisuel
Les analystes du phénomène télévisuel ont depuis
longtemps souligné l’importance ontologique du
direct à la télévision. Ce fondement donne une
puissance incomparable à ces images. Elles
peuvent donner un statut historique à un
événement. On se rappelle encore aujourd’hui
des "morts lors du match de football du stade du
Heizel" ou de "la petite fille de Bogota". Mais
en même temps cet "effet de profondeur" du
direct a néanmoins subi au cours de l’histoire
récente une mise en doute, une atteinte à sa
crédibilité du point de vue du téléspectateur. Par
exemple, les événements de Timisoara en
Roumanie ont induit que le direct lui-même
pouvait être pris dans un processus de simulation,
révélant que le direct lui-même s’inscrivait dans
une logique de représentation qui dépend de la
croyance qu’elle suscite. Le monde saisi par la
télévision est nécessairement en "représentation".
Néanmoins, le direct garde sa capacité
à transformer un événement en moment
fondateur au sein de la représentation.
Toutefois cet événement déroge en partie aux
règles "habituelles" de la mise en scène
télévisuelle du direct d’un événement. En effet,
il faut rappeler que les attentats s’inscrivent
également dans une stratégie médiatique. Pas
d’événement sans récit. Ils sont organisés pour
être relayés par les médias, et plus précisément
pour être vus à la télévision. La dramaturgie
télévisuelle, comme le montre Mélusine Harlé,
obéit à des modalités précises. Pour représenter
télévisuellement un attentat, il faut : "a) un seul
et unique lieu, topos de l’explosion, pour ancrer
le discours dans un espace/temps ; b) des
victimes et témoins multiples pour souligner
l’atrocité du fait culturel attentat ; c) des secours
et des policiers pour signifier aux téléspectateurs
que les autorités sont présentes, actives et
compétentes (…)" [11].
La nécessité télévisuelle d’un lieu unique
explique en grande partie l’exclusion progressive
de l’attention médiatique sur les images de
l’attentat sur le Pentagone beaucoup moins fort
visuellement et émotionnellement. En revanche,
la force symbolique de cet attentat - l’audace
inouïe des terroristes - suffit pour en souligner
son atrocité ; les victimes ne sont plus nécessaires
pour marquer l’horreur. Par ses corps manquants,
l’événement du 11 septembre ne respecte pas le
rituel de la cette mise en scène des attentats et
avoue ainsi son caractère exceptionnel.
De plus, l’effet de réalité n’est que peu activé par
le filmage en direct d’un médecin venant au
secours. Il est lui-même pris dans le nuage de
poussière résultant de l’effondrement des tours.
Nuage qui nous empêche de voir, qui recouvre
d’un voile ce qu’il y aurait pu à voir des victimes.
C’est le spectacle d’une impossibilité à voir.
L’événement, lui-même, provoque absolument
cet éloignement visuel des victimes. En ce sens,
Jean Baudrillard a raison de parler d’un
événement absolu : "Ainsi donc, ici, tout se joue
sur la mort, non seulement par l’irruption brutale
de la mort en direct, en temps réel mais par
l’irruption d’une mort bien plus que réelle :
symbolique et sacrificielle - c’est-à-dire
l’événement absolu et sans appel" [12]. Ce que nous
traduisons pour notre part en une image
(télé)visuelle absolue.
Un nouvel ordre de l’image télévisuelle : une
"image-absolue"
Les images télévisuelles appartiennent, comme
nous l’avons montré dans le numéro de Quaderni
intitulé "Politique symbolique et communication"
[13].
, à trois registres : image-profondeur,
image-surface et image-fragment. Cet
événement ajoute un nouveau registre. En effet,
l’image de l’événement du 11 septembre reprend
ces trois registres, les exprime entièrement
chacun et les dépasse en les intégrant dans un
nouvel ordre : l’image-absolue. Ce statut
exceptionnel a bien été perçu par Thierry Jousse
lorsqu’il dit que "voir les tours jumelles du World
Trade Center s’effondrer en direct et en
mondiovision est, du point de vue de l’image,
un événement sans équivalent" [14].
Ces images sont devenues des icônes. Il faut les interroger
en tant que telles.
La télévision est peuplée de multiplicités
d’images. Parler de mises en scène télévisuelles,
c’est essayer de décrypter cette multiplicité, de
mettre de l’ordre dans le régime du voir
télévisuel, d’analyser et de classer les différents
types d’images. Il s’agit de distinguer les images
télévisuelles selon le mode d’adhésion, selon le
mode de croyance, selon la relation - ou plus
exactement le contrat de visibilité - qui lie le
téléspectateur à différents types d’images. Tout
type d’image s’appuie sur une promesse d’un
type de relation du téléspectateur à ces images.
Un type d’image implique une définition de ce
que le téléspectateur peut attendre.
Avec l’attentat du 11 septembre, chaque registre
de l’image opère à plein titre, sans subordination
ni soustraction ; c’est leur combinaison qui fait
surgir ce nouveau type d’image exceptionnelle.
Mais dans le même temps, l’image-absolue
produit un effet d’auto-ironisation de ce régime
global des images. La puissance de l’image-absolue
fait vaciller - en le poussant à leur
paroxysme - le mode de croyance des trois ordres
de l’image télévisuelle. L’adhésion à chaque type
d’image devient si forte qu’elle en est perturbée.
Pour le dire autrement, ces images - par excès -
se mettent à fonctionner sur un mode fétichiste
inversée : ce n’est plus le "Je sais bien mais quand
même", cela devient "Je ne peux m’empêcher
d’y croire mais je sais bien que c’est une
croyance". Regardons comment cela opère pour
chaque type d’image lors de cet événement.
L’image-profondeur présuppose l’existence d’un
réel à montrer. Le contrat de visibilité proposé
au téléspectateur repose sur une objectivité du
voir. Le réel est à portée de regard, le média TV
se donne comme transparent, on est dans le
registre de la vérité, de la "fenêtre sur le monde".
Cela demande en fait un téléspectateur naïf et
innocent devant les images du monde. Avec la
catastrophe du 11 septembre, ce registre
fonctionne totalement par ce qui se joue dans
l’émotion provoquée, dans la caractère inouïe de
ce qui se passe, dans le "c’est pas croyable" qui
efface, fait oublier et masque la médiation
télévisuelle de l’événement. D’ailleurs, des
commentateurs ont pu gloser sur une revanche
du réel face à un monde prétendument virtuel
ou encore insister sur un retour de l’histoire qui
aurait été prétendument achevée : "Loin de
toucher à sa fin, comme persiste à le croire
Francis Fukuyama, l’Histoire donne raison à
Daniel Halévy, qui la voyait plutôt s’accélérer,
écrit André Fontaine. Le XXe siècle a attendu,
pour vraiment commencer, l’attentat de Sarajevo,
en 1914. Le XXIe a été beaucoup plus vite en
besogne, puisque tout le monde est d’accord pour
estimer qu’il a commencé le 11 septembre
dernier, avec l’attaque d’Al-Qaida sur New York
et Washington" [15]. Indice de la "haute teneur" en
réel de cette image-profondeur du 11 septembre.
Mais au fur et à mesure de la diffusion
télévisuelle, cette image-profondeur apparaît
comme "surjouée" quand se met en place la
répétition des images, le goût du voir et revoir
pour éprouver leur véracité, pour passer du "C’est
pas vrai ! C’est pas possible !" au "Mais si !", et
par là pour commencer à construire une
représentation et un sens à l’événement.
Avec le deuxième ordre de l’image télévisuelle,
le téléspectateur se place dans le cadre de la
télévision de la mise en scène, des rituels et des
processus de masse. L’image-surface, image
d’images, repose sur un contrat de visibilité
prenant le monde comme spectacle. Le monde
n’est vu que comme déjà mis en scène,
interprétable et jugé selon la catégorie du
vraisemblable et non plus du vrai. Dans cet
effondrement des tours new-yorkaises, on se
trouve là dans l’idée déjà évoquée de la référence
au cinéma. L’événement a bien été vu au travers
de références spectaculaires. Cependant, là aussi,
ce registre vacille car les tours-miroirs visées -
les Twin Towers - sont déjà en représentation.
Le côté double de ces tours montre que nous
sommes déjà dans la duplication, dans une
logique de copie dont on ne sait où est l’original.
Perturbation de l’image-surface par excès de
représentation. Ce brouillage est d’ailleurs
renforcé par les modalités de la retransmision
médiatique. Il s’est produit un déroulement
inversé qui redouble ironiquement ce schéma de
la duplication. En effet, l’événement a
paradoxalement été vu en deux fois. Une
première fois en direct avec l’attaque de la
seconde tour et en arrière plan l’incendie de la
première tour. Une seconde fois, plus
tardivement, quand on a montré des images de
l’attaque de la première tour ; ces images
existaient donc, confirmant, qu’au cœur de la
ville emblématique du capitalisme mondial et
de sa toute puissance imagière, tout est donc à
portée d’une caméra, que l’événement n’existe
pas en dehors des images filmées de cet
événement.
Dans le troisième ordre des images, se met en
place une image-fragment associant des images
vidées de sens et une recherche de l’intensité, de
la pure sensation. Le contrat de visibilité est
énergétique et pulsatif. Le monde est pris comme
un flux d’images éclatées. Pour le téléspectateur,
le monde n’est plus qu’un collage d’images,
combinatoire d’intensités visuelles. La diffusion
télévisuelle du 11 septembre nous a abreuvés de
cette fragmentation d’images collées les unes aux
autres, avec une répétition qui décale
régulièrement ce qui est montré dans un montage
qui ajoute et retranche des bouts d’images.
Cependant, cette répétition du "presque même",
en boucle finit par épuiser l’intensité visuel de
ces fragments. Tout finit par se résumer, se
concentrer en une image, celle de l’avion venant
percuter une tour.
Ce fonctionnement intense - et aux limites - ne
suffit pas pour autant à qualifier - dans les deux
sens - l’image-absolue, son caractère inédit doit
s’appuyer sur d’autres forces, notamment
symboliques. Comme le souligne Jean
Baudrillard "(…) cette violence terroriste n’est
pas "réelle". Elle est pire, dans un sens : elle est
symbolique" [16].
La force de ces images, qui dépasse la simple
émotion liée à un événement traumatique, tient
également au marquage opéré par le terrorisme
religieux combinant foi et propagande. Il s’agit
aussi de la production dans le camp des
terroristes d’une image d’unification par
exclusion, comme le montre Marie-José
Mondzain : "les images de l’adhésion et de la
foi se doivent de propager la vérité de façon
univoque et exigent la fusion des esprits dans la
croyance, le chorus, le vocabulaire de l’union…
Pour cela le propagandiste use de l’image
comme d’un langage inaudible. Un silence
iconique se veut plus éloquent qu’un long
discours" [17]. La terrible incompréhension du sens
de cet événement lui confère un statut d’absolu.
Daniel Dayan le perçoit bien quand il souligne
que "le terrorisme est très souvent une activité
fondamentalement sémiotique qui consiste à
envoyer des signes, des messages. (…) Et puis
il y a un troisième type de terrorisme, celui
auquel nous avons à faire, de loin le plus
puissant parce qu’il n’y a pas de cible reconnue,
c’est le hasard. De plus, c’est un terrorisme
herméneutique. Comme les actes divins, il
demande à être interrogé (…). Cet ensemble de
questions amplifie encore l’acte" [18].
Ces tours du World Trade Center sont un symbole
du commerce mondial - et par là de la
mondialisation marchande. Il s’agit d’une imagemonde,
une image qui met en cause la
représentation de la mondialisation elle-même,
avec toute sa force hégémonique et les enjeux
qui l’accompagnent. Il s’agit de la mise en scène
d’une guerre des images (on a d’ailleurs déjà
souligné plus haut l’influence de l’idéologie
militaire dans la retransmission télévisuelle de
l’événement). Les Twin Towers sont ainsi une
application du principe de spectacularisation du
monde. De ce point de vue, l’attentat est - en
creux - une mise en question du modèle de
représentation de notre monde. C’est ce qui peut
s’entendre dans la proposition radicale et
provocante de Jean Baudrillard lorsqu’il écrit :
"Quand les deux tours se sont effondrées, on
avait l’impression qu’elles répondaient au
suicide des avions-suicides par leur propre
suicide" [19]. Il s’agit, au fond, d’une image
véhiculant la destruction d’une image
symbolique [20].
L’image-absolue est donc bien la promesse pour
le téléspectateur d’une image télévisuelle globale,
totale et incandescente [21].
Celui-ci se trouve engagé par l’irruption, la manifestation de cette image qui lui fait croire qu’un monde bascule,
que rien ne sera plus comme avant et que
s’instaure une rupture radicale dans le monde de
la représentation.
[1] Jean-Louis Comolli, "Le silence des tours", in revue
L’image, le monde, n° 2, automne 2001, p. 9.
[2] Thierry Meyssan, L’Effroyable imposture, 11
septembre 2001, Carnot, 2002.
[3] Guy Debord, Commentaires sur la société du
spectacle, Éditions Gérard Lebovici, 1988, p. 85.
[4] Charles Tesson, "Retour à l’envoyeur", in Cahiers
du Cinéma, n° 561, octobre 2001
[5] Jean-Michel Frodon, "À Manhattan, la puissance
abstraite des images", in Le Monde, 13 octobre 2001
[6] Olivier Razac, L’Écran et le zoo. Spectacle et
domestication, des expositions coloniales à Loft Story,
Denoël, 2002, p. 138
[7] Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet/
Chastel, 1967, p. 11.
[8] Toutefois, cette "autocensure" ne peut durer
indéfiniment devant les impératifs médiatiques. Ainsi,
le 27 mai 2002, la chaîne payante américaine HBO a
diffusé pour la première fois des images des cadavres.
Cela reste encore sur une chaîne du câble, mais le
premier pas a été franchi. Cela ne change rien au fond
de l’analyse car ces images de victimes ne peuvent
jouer le même rôle qu’au moment du déroulement de
l’événement et dans la traîne de son écho médiatique.
L’événement s’est éloigné et son enjeu télévisuel également
[9] Mélusine Harlé, Attentats et télévision, collections culture et communication, De Boeck Université, Paris, Bruxelles, 1998, p. 89
[10] Jean-Louis Comolli, "Le silence des tours", in
revue L’image, le monde, n° 2, automne 2001, p. 9
[11] Mélusine Harlé, Attentats et télévision, collections
culture et communication, De Boeck Université, Paris,
Bruxelles, 1998, p. 70
[12] Jean Baudrillard, "L’esprit du terrorisme", in Le
Monde, 3 novembre 2001.
[13] Jean-Marc Vernier, "Pour une typologie des
images télévisuelles", in revue Quaderni, n° 38,
printemps 1999, pp. 99-102
[14] Thierry Jousse, "L’envers du spectacle", in Cahiers
du cinéma, n° 561, octobre 2001
[15] André Fontaine, "Autre siècle, autre monde", in Le Monde, 18 octobre 2001.
[16] Jean Baudrillard, "L’esprit du terrorisme", in Le Monde, 3 novembre 2001
[17] Marie-José Mondzain, "La lecture inversée d’un
sens unique", in revue L’image, le monde, n° 2,
automne 2001, p. 15
[18] Daniel Dayan, in débat "Confrontations : 11
septembre 2001, la guerre en direct", in revue
MédiaMorphoses, n° 4, INA, mars 2002, p. 14
[19] Jean Baudrillard, "L’esprit du terrorisme", in Le
Monde, 3 novembre 2001
[20] Peut-être faudrait-il poursuivre sur un plan plus
politique le fonctionnement de cette image symbolique
en s’appuyant sur l’analyse développée par Lucien Sfez
dans son ouvrage intitulé La politique symbolique,
collection Quadrige, Presses Universitaires de France,
Paris, 1993
[21] Cette image-absolue semble inédite. Cependant,
il est possible que ce registre ait déjà opéré dans
l’histoire. Sous une forme moins catastrophique, plutôt
comme marqueur de la fin d’une époque que comme
l’ouverture d’une nouvelle ère : l’effondrement du mur
de Berlin, qui a d’ailleurs été à l’origine des thèses
sur la fin de l’Histoire